Transport - Équilibre entre investissements et patience
Malgré la pénurie de personnel et la pression conjoncturelle croissante, le secteur du transport belge tient bon, comme le révèle une analyse des bilans réalisée par Trends Business Information. Le secteur a poursuivi ses investissements jusqu’en 2023, mais face aux incertitudes économiques, le doute s’installe progressivement. (Wouter Temmerman)
L’analyse de Trends Business Information révèle tout d’abord une tendance positive du nombre d’entreprises de transport créées en 2024. Elles sont plus nombreuses que les années précédentes, y compris 2019, année ayant précédé la pandémie de Covid-19. Hélas, le nombre de cessations augmente aussi. En 2024, 2.812 entreprises de transport ont mis la clé sous la porte, un chiffre jamais observé ces cinq dernières années. Additionnés, ces deux records révèlent une croissance nette de 506 entreprises en 2024 pour le secteur. Si la croissance se maintient, elle ralentit donc. En 2019, la croissance nette était encore de 800 entreprises.
Effet boule de neige
Le secteur du transport a atteint le nombre record de 628 faillites en 2024. « Ce nombre a toujours été relativement élevé dans le secteur », explique Pascal Flisch, analyste financier chez Trends Business Information. Le taux de faillite du secteur du transport s’établit à 2,07% en rapportant le nombre de faillites au nombre d’entreprises. Un taux largement supérieur à la moyenne de 0,72 % tous secteurs belges confondus. Le principal segment du transport routier affiche un taux de faillite de 3,22% et avec 4,04%, celui du segment des coursiers est également préoccupant.
Febetra, qui défend les intérêts des transporteurs routiers de marchandises, partage cette analyse. « Le transport de marchandises subit l’impact du ralentissement du secteur chimique qui ne tourne qu’à 70% de sa capacité », indique le directeur Philippe Degraef. « Les difficultés du secteur de la construction ont un effet similaire sur le transport de matériaux de construction. Les seuls échos positifs dans la construction sont ceux du segment des travaux routiers. »
Lutte contre l’inflation
Outre l’analyse du nombre de créations et cessations d’activités, Trends Business Information a examiné plus de 13.000 bilans disponibles pour l’année 2023. Cette analyse porte sur les secteurs classiques tels que le transport routier, mais aussi sur le transport par voie d’eau ou le transport aérien, les coursiers, les fabricants et les vendeurs de matériel de transport. Comme dans tous les secteurs, les bilans 2023 mettent en évidence une forte indexation en début d’année, qui a fait grimper les coûts salariaux. Les entreprises de 5 à 99 collaborateurs enregistrent des augmentations de 12 à 13%, tandis que celles de plus de 100 collaborateurs tournent autour des 7 à 8%. L’augmentation de la masse salariale n’est pas une surprise, mais il est positif de constater que le secteur du transport peut la compenser par une augmentation de la valeur ajoutée. « Les entreprises paient leurs charges salariales avec la valeur ajoutée qu’elles réalisent », affirme Pascal Flisch, « et globalement, l’évolution est assez favorable à cet égard. Les entreprises de transport ont généré plus de valeur ajoutée qu’en 2022. » Trends Business Information observe une évolution positive de 11 à 14% pour la plupart des entreprises jusqu’à 500 collaborateurs. Les entreprises individuelles font toutefois figure d’exception. La valeur médiane de la valeur ajoutée a baissé de 11% en cinq ans pour les entreprises individuelles. « Si l’on tient compte des 20% d’inflation sur cette période, on comprend mieux les difficultés rencontrées par ces entreprises », ajoute Pascal Flisch. « Cela se reflète également dans le solde résiduel. Les entreprises individuelles n’ont presque pas de cash-flow. Le solde médian n’a cessé de diminuer depuis cinq ans. Un chiffre à mettre en rapport avec les nombreuses faillites chez les coursiers. »
Un meilleur cash-flow
La capacité du secteur du transport à créer de la valeur ajoutée, malgré les difficultés des plus petites entreprises, est un signal positif. L’analyse du cash-flow va dans le même sens. Par rapport à 2022, le cash-flow des plus petites entreprises jusqu’à 9 collaborateurs a diminué ou stagné. Il s’est amélioré, parfois modestement, comme pour les entreprises de 10 à 49 personnes (10,5%), et parfois de manière plus importante, comme la hausse de 16,8% dans les entreprises de 50 à 100 collaborateurs. Avec une inflation de 4 à 5% en 2023, ce résultat est tout à fait honorable. Les entreprises de 500 à 1.000 collaborateurs affichent toutefois une baisse interpellante. Leur cash-flow a diminué de 52,3% par rapport à 2022, mais Pascal Flisch relativise. « Cette baisse est notable, mais ne dramatisons pas. Il ne s’agit peut-être que d’une phase transitoire suite à des investissements. Globalement, les chiffres du cash-flow révèlent une croissance continue de l’activité et une demande de transport qui reste soutenue. »
L’amélioration du cash-flow a permis au secteur du transport de continuer à investir en 2023. Selon l’analyse de Trends Business Information, cela entraîne une hausse du coût du crédit, surtout dans les grandes entreprises : la charge financière des entreprises de 500 à 1.000 collaborateurs a pratiquement doublé. « Grâce à un cash-flow solide, le secteur a pu investir dans de nouveaux développements », selon Pascal Flisch. « Je pense par exemple aux investissements durables. Sous l’impulsion de la directive CSRD, les entreprises, notamment les plus grandes, ont une responsabilité de plus en plus grande à l’égard de leur chaîne d’approvisionnement, ce qui nécessite des investissements. »
Chez Febetra, Philippe Degraef se demande si les investissements se maintiendront en 2024. « De nombreuses entreprises semblent dans l’expectative », déclare-t-il. « Notre secteur est très dépendant de la conjoncture économique. Les incertitudes depuis la réélection de Trump pourraient donc avoir un impact sur les investissements en 2024. »
Rien de pire que l’incertitude
Le dynamisme d’investissement est également palpable dans la rentabilité du secteur du transport en 2023. Le taux moyen est similaire à celui de 2022 selon la catégorie de personnel. Mais hormis les entreprises individuelles, nombre d’entreprises enregistrent une rentabilité intéressante de 7 à 9% pour les PME de 5 à 200 personnes. « Ce pourcentage correspond au ratio entre le solde résiduel et la valeur ajoutée », explique Pascal Flisch. « Il peut être considéré comme la rentabilité nette pour les actionnaires de ces entreprises. Des moyennes supérieures à 7% ne sont pas à la portée de tous les secteurs. Pour les plus grandes entreprises, cette rentabilité est ramenée à 3 ou 4%. » Selon Febetra, une rentabilité supérieure à 7% n’est en tout cas pas due au transport routier. « Notre conseil d’administration ne connaît aucun transporteur affichant une telle rentabilité », avance Philippe Degraef. « On considère généralement que la rentabilité est de 2% dans notre secteur. Il s’agit d’une estimation pour près de 11.000 entreprises, ce qui peut expliquer le contraste. Le transport routier n’est peut-être pas représentatif de tout le secteur analysé. »
L’analyse de 2023 dresse le portrait d’un secteur qui, malgré tous les défis, parvient à créer assez de liquidités et de valeur ajoutée pour investir et absorber la hausse des coûts. « Cela a permis d’accroître l’efficacité. D’après les chiffres, le secteur pourrait encore accélérer sa croissance, bien que la pénurie de main-d’œuvre actuelle puisse freiner cette dynamique. Au niveau du transport routier par exemple, la pénurie de chauffeurs est un problème non négligeable. » « Absolument », confirme et conclut Philippe Degraef. « L’âge moyen des chauffeurs belges et européens est assez élevé et les nouvelles recrues ne compenseront pas les départs. Le constat n’est toutefois pas neuf. Les tensions géopolitiques actuelles accentuent la pression. Pour un entrepreneur, il n’y a rien de pire que l’incertitude. »
Le nouveau Top Transport est paru avec le Trends-Tendances du 20 mars et est disponible en PDF.