Aliments transformés : Une croissance insatiable
Le débat sur l’alimentation ultra-transformée se limite souvent à ses implications pour la santé et, parfois, à la terminologie utilisée. En revanche, son impact économique reste largement sous les radars. Tous les indicateurs montrent pourtant une croissance fulgurante de ce secteur au cours des trois dernières décennies. (Wouter Temmerman)
En 1867, Nestlé lançait sa première formule d’alimentation transformée pour bébés. Sept ans plus tard, l’entreprise en écoulait déjà 1,6 million de cartons dans dix-huit pays. Cet exemple, parmi tant d’autres, illustre comment les aliments légèrement ou extrêmement transformés constituent depuis plus d’un siècle et demi un moteur de croissance pour de nombreuses entreprises agroalimentaires. L’impact de ces produits sur nos habitudes de consommation alimente les débats depuis longtemps.
En 2024, l’alimentation ultra-transformée s’est retrouvée plus d’une fois au cœur des discussions scientifiques et sociétales. Études et opinions se succèdent, tirant des conclusions souvent divergentes sur les effets de ces aliments sur notre santé. Tandis que certains critiques les associent à des pathologies comme l’obésité, le diabète ou les maladies cardiovasculaires, une étude récente et approfondie publiée dans The Lancet Regional Health nuance ce constat, affirmant que certains produits présentent des risques, tandis que d’autres n’en ont pas.
Une classification controversée
De son côté, l’industrie agroalimentaire est la première à déplorer un manque de nuances dans ce débat. En 2024, la fédération sectorielle Fevia a publié une prise de position soulignant les nombreux avantages non négligeables de la transformation alimentaire. Transformer les aliments permet d’en prolonger la durée de conservation, de réduire le gaspillage alimentaire et d’offrir une solution pratique aux consommateurs qui n’ont pas toujours la possibilité de cuisiner. De plus, certaines techniques comme la pasteurisation ou la fermentation rendent les aliments plus sûrs et plus digestes. « Presque tous les aliments subissent une transformation, que ce soit à domicile ou de manière industrielle, notamment quand ils sont coupés, congelés ou cuits. Ce qui importe, c’est ce que le produit final apporte au consommateur », explique la fédération.
Fevia souligne également l’absence de définition scientifique claire pour l’alimentation « ultra-transformée ». « La classification NOVA est un système qui classe les aliments en fonction de leur degré de transformation », précise-t-elle. « Ce système comprend quatre catégories, allant des aliments non transformés ou peu transformés aux aliments « ultratransformés » ou « ultra processed food » (UPF). Il ne tient toutefois pas compte de la qualité nutritionnelle des produits. »
Une empreinte qui dépasse la santé
Le débat sur l’alimentation ultratransformée ne se limite pas aux arguments sanitaires. Il touche également à des enjeux cruciaux tels que la durabilité, la sécurité alimentaire et l’accessibilité économique. La transformation joue un rôle clé dans la nécessité de fournir à une population mondiale croissante une alimentation de qualité et abordable. Les analyses critiques n’en restent pas moins nécessaires, surtout en l’absence de consensus sur la définition des aliments ultratransformés et leurs effets à long terme.
Toujours est-il qu’il n’est pas aisé également d’évaluer précisément le poids de ces produits dans l’industrie alimentaire. Certains indicateurs peuvent nous y aider. Le premier concerne l’ampleur de l’offre. Selon la classification NOVA, les UPF regroupent les aliments contenant des substances rarement utilisées dans une cuisine traditionnelle, comme les colorants, les arômes, les conservateurs, les huiles hydrogénées ou les sucres raffinés. La liste de ces produits UPF est longue : boissons gazeuses, chips, biscuits, soupes instantanées, viandes transformées, céréales de petit-déjeuner riches en sucre, barres énergétiques, etc. L’organisation néerlandaise Foodwatch a révélé que les UPF représentent 70% de l’assortiment proposé dans les supermarchés.
Ce chiffre est corroboré par d’autres données. Aux États-Unis, l’organisme Northeastern University’s Network a calculé que 73% de l’offre alimentaire américaine est ultratransformée. Elle a même créé une base de données publique de 50.000 produits, permettant de consulter leur degré de transformation. Les États-Unis figurent parmi les plus grands consommateurs d’aliments ultratransformés. Une étude espagnole récente compare les continents et estime que les UPF représentent 60% des apports caloriques des Américains, contre une fourchette de 14 à 44% pour les Européens. Pourtant, c’est le marché asiatique qui domine à l’échelle mondiale.
Les huit géants de l’industrie
L’on est en droit toutefois de s’étonner que le poids exact du marché des aliments ultra-transformés fasse à ce point l’objet de spéculations. Une des rares études à avoir analysé son évolution sur le long terme est celle du chercheur australien Benjamin Wood (Deakin University). Dans une publication de 2023, il décrit comment l’industrie des UPF est devenue une composante majeure des systèmes alimentaires mondiaux. Selon Benjamin Wood, plusieurs entreprises de biens de consommation courante (fast moving consumer goods, FMCG) ont accéléré la consommation d’UPF, provoquant ainsi un changement global des régimes alimentaires. Entre 1989 et 2019, l’industrie des UPF a doublé son chiffre d’affaires, passant de 570 milliards à 1.100 milliards de dollars. Les huit plus grandes entreprises du secteur en 2019, en termes de parts de marché, étaient Nestlé, PepsiCo, Unilever, Coca-Cola Company, Danone, Fomento Económico Mexicano (le plus grand embouteilleur de Coca-Cola), Mondelez et Kraft Heinz Co. « Ces huit entreprises sont toujours parvenues à rester au sommet du secteur mondial des UPF entre 1989 et 2019 », souligne Benjamin Wood.
Les données qu’il a recueillies montrent que l’industrie des UPF est devenue un business extrêmement lucratif en trois décennies. « Ces chiffres révèlent que l’industrie mondiale des UPF a affiché, entre 1989 et 2019, des marges bénéficiaires nettes et un rendement sur actifs nettement supérieurs à ceux de la production alimentaire mondiale, de l’industrie de la transformation primaire et du commerce de détail alimentaire », explique Benjamin Wood. « Les huit grandes entreprises du secteur ont enregistré des niveaux de rentabilité particulièrement élevés, bien au-dessus de la moyenne de l’industrie mondiale des UPF. »
Une contraction en Europe
Les travaux de Benjamin Wood ont également le mérite de mettre en lumière les évolutions régionales. Il note des différences significatives entre les continents, avec la région Asie-Pacifique qui accapare la plus grosse part du gâteau des UPF. « Mais, entre 2009 et 2019, nous avons observé une croissance spectaculaire de plus de 90% au Moyen-Orient et en Afrique », précise-t-il. « En Asie et en Amérique latine, la croissance a été de 40%, tandis qu’en Amérique du Nord, elle n’a atteint que 3%, et l’Europe a même enregistré une contraction de 2%. »
Le chercheur australien souligne également des différences notables au niveau des produits. Si les boissons gazeuses restent le plus grand marché mondial des UPF, les aliments pour bébés affichent une croissance impressionnante de 70%, tandis que le marché des céréales pour petit-déjeuner recule légèrement (d’un pour cent).
Une partie de la solution
Toutes les données relatives aux UPF nous amènent à conclure que ces produits transformés, à quelque degré que ce soit, sont là pour rester. Dès lors, le débat sur la santé à leur propos devrait s’orienter en priorité sur les meilleures manières d’éclairer les consommateurs dans leur choix parmi la vaste offre qui leur est proposée. Selon Fevia, l’industrie alimentaire fait partie de la solution. « Nous sommes convaincus de pouvoir aider et encourager le consommateur à faire des choix alimentaires plus sains », déclare-t-elle dans sa prise de position. « Mais nous ne devons pas oublier que le surpoids et l’obésité sont des phénomènes complexes et multifactoriels. Il est donc essentiel de collaborer avec les autorités belges et d’autres secteurs proposant des produits alimentaires afin d’aider les consommateurs à opter pour un mode de vie équilibré. »
Fevia rejoint sur l’essentiel les conclusions de Benjamin Wood. « Renverser la tendance mondiale des régimes alimentaires nécessitera des changements structurels et réglementaires », souligne-t-il. « Ces derniers permettront de garantir que les régimes alimentaires de la population et les systèmes alimentaires dans leur ensemble ne soient pas subordonnés aux intérêts d’entreprises puissantes et motivées par le profit. »